AuDHD : quand l’autisme et le TDAH cohabitent

Funambule avançant sur un fil entre l'autisme et le TDAH, illustration de la coexistence des deux fonctionnements dans l'AuDHD

Depuis quelque temps, mes messageries regorgent d’un acronyme anglo-saxon qui a traversé l’Atlantique à grande vitesse : AuDHD, contraction de Autism (TSA) et ADHD (TDAH). Le mot a un mérite : il pose un nom sur une réalité vécue par de nombreuses personnes qui se sont longtemps vu opposer un « c’est l’un ou l’autre » aussi absurde qu’un menu à choix unique.

À travers trois parties, je vous propose un décryptage factuel du profil AuDHD, de ses contradictions quotidiennes, et 10 pistes pour le vivre autrement que comme un permanent exercice d’équilibre. Fidèle à mon plan triptyque désormais habituel (encore un manque de flexibilité cognitive) : définition, mécanismes, conseils.

Partie 1 : Comprendre l’AuDHD

Précision : AuDHD n’est pas un diagnostic distinct reconnu par le DSM-5-TR ou la CIM-11. Le terme désigne la co-occurrence d’un trouble du spectre de l’autisme et d’un TDAH.

Le terme AuDHD s’est diffusé dans les communautés neurodivergentes anglophones puis sur les réseaux sociaux. Il ne correspond pas à un diagnostic distinct : il désigne simplement la co-occurrence d’un trouble du spectre de l’autisme et d’un TDAH. Le phénomène, lui, n’est pas nouveau : ce sont surtout sa reconnaissance et sa visibilité qui ont progressé.

Concrètement, un profil AuDHD désigne une personne qui répond aux critères d’un trouble du spectre de l’autisme et d’un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. Point important : contrairement au DSM-IV, le DSM-5 autorise depuis 2013 le diagnostic conjoint TSA + TDAH. Pendant longtemps, l’ancienne exclusion diagnostique a néanmoins contribué à faire penser ces deux profils comme incompatibles.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes

Les estimations varient fortement selon l’âge, les populations étudiées, les outils et le fait que l’on mesure des symptômes ou un diagnostic complet. Les revues récentes convergent néanmoins sur un point : la co-occurrence est fréquente.

  • Chez les personnes autistes, les estimations du TDAH sont très variables. Une méta-analyse de données populationnelles chez les enfants et adolescents retrouve environ un quart de diagnostics de TDAH, tandis que certaines études cliniques rapportent des taux nettement plus élevés.
  • Dans une grande enquête populationnelle américaine portant sur des enfants, 43,8 % des enfants avec TSA avaient également un TDAH et 13,9 % des enfants avec TDAH avaient également un TSA. Ces chiffres ne sont pas directement transposables à la population française, mais ils illustrent l’importance de la co-occurrence.
  • Le repérage peut aussi être asymétrique : chez certaines personnes, un premier diagnostic explique une partie du fonctionnement et le second n’est identifié que plus tard, notamment lorsque les manifestations se masquent ou se compensent entre elles.
  • Il n’existe pas de donnée française suffisamment robuste pour affirmer qu’il s’écoule systématiquement 2 à 5 ans entre les deux diagnostics. Mieux vaut retenir que le second diagnostic peut être tardif et dépend fortement du parcours de la personne.

Pendant longtemps, j’ai cru que mon incapacité à rester assis plus de vingt minutes était une bizarrerie de l’autisme. Quand on m’a parlé de l’AuDHD, j’ai enfin compris pourquoi. J’ai aussi compris pourquoi mes tiroirs regorgent de reliquat de mes intérêts passés, mais aussi pourquoi j’adore aussi des routines comme faire un tour du lac et puis sans savoir pourquoi le perdre un jour.

Partie 2 : Le profil en contradictions, le funambule interne

Si je devais résumer l’AuDHD en une image, ce serait celle d’un funambule avec une jambe qui veut aller à gauche et l’autre à droite. Ce qui caractérise ce profil, ce sont notamment des besoins et des tendances qui peuvent parfois tirer dans des directions différentes. En voici quatre.

Mes 1001 idées : quand une idée en appelle dix autres

Il y a des jours où je décide très sérieusement de me concentrer sur un seul projet. Cette résolution peut tenir plusieurs heures. Puis une idée arrive : ce projet ferait un excellent jeu. Et puisqu’il ferait un excellent jeu, pourquoi ne pas en faire un module e-learning ? Une application permettrait évidemment de gérer tout cela. Et tant qu’à faire, un livre et une vidéo YouTube pourraient compléter l’ensemble.

À deux heures du matin, je ne suis plus vraiment en train de terminer mon projet initial : j’en ai cinq nouveaux. Ce fonctionnement m’est familier. Certains sujets peuvent m’absorber très profondément ; parallèlement, une idée en déclenche une autre, puis une autre. Le problème n’est donc pas de manquer d’idées. Il est de choisir lesquelles méritent réellement de devenir des projets.

Et, évidemment, ma solution au problème des 1001 idées a été… d’avoir une nouvelle idée : créer une application pour gérer mes priorités. La boucle était bouclée.

BD Une idée à la fois illustrant l'enchaînement des idées et des projets dans l'AuDHD
Une idée à la fois ? Quand une idée en appelle immédiatement une autre.

Schéma synthétique des 4 tensions AuDHD

Dimension Côté autisme Côté TDAH Conflit quotidien
Temps Besoin de routine Besoin de nouveauté Planning rassurant puis envie d’en changer
Attention Intérêt profond Attention fluctuante Même objectif, dix onglets ouverts
Sensoriel Réduction des stimuli Recherche de stimulation Besoin de calme puis musique dans le casque
Social Besoin de récupération Spontanéité / impulsivité Engagement puis retrait

Ces quatre tensions sont des exemples cliniques et vécus possibles, pas des oppositions systématiques ni des critères diagnostiques.

Tension 1 : La routine contre la nouveauté

Le paradoxe ne consiste pas seulement à aimer les routines tout en ayant besoin de nouveauté. Il peut aussi être beaucoup plus concret : avoir besoin d’un outil d’organisation, puis oublier d’utiliser l’outil censé aider à s’organiser.

J’ai longtemps utilisé des to-do lists. Très bien. Sauf qu’il m’arrivait tout simplement d’oublier de regarder ma to-do list. Il aurait presque fallu ajouter un post-it sur mon bureau : « Penser à regarder la to-do list. » Et encore aurait-il fallu penser à regarder le post-it.

Autre exemple, mes rendez-vous avec mon ergothérapeute. Elle me demandait de créer moi-même le lien Zoom pour notre rendez-vous. Je savais parfaitement créer un Zoom. Le problème n’était pas de savoir faire, mais de penser à faire, au bon moment, une action nécessaire à une action future. Il m’est ainsi arrivé de rater le rendez-vous parce que j’avais oublié de créer le Zoom.

Savoir ce qu’il faut faire, savoir comment le faire et réussir à déclencher l’action au moment nécessaire sont trois choses différentes.

Tension 2 : Hyperfocalisé… mais jamais sur une seule chose

Je peux être extrêmement focalisé sur une tâche pendant des heures. Vu de l’extérieur, cela ressemble à une concentration parfaitement continue. En réalité, mon écran raconte une autre histoire : même lorsque je travaille intensément sur un projet, j’ai facilement dix onglets ouverts en parallèle.

Je supporte difficilement les temps de latence. Une page charge, un logiciel calcule, une IA génère une réponse, un fichier s’enregistre ? Quelques secondes suffisent : je bascule immédiatement sur un autre onglet pour avancer sur autre chose.

Je peux donc être hyperfocalisé sur un même objectif tout en changeant constamment de micro-tâche. Je peux travailler douze heures sur un projet avec une intensité considérable, mais rester quelques secondes à attendre sans rien faire m’est beaucoup plus difficile. Je suis concentré et dispersé en même temps, selon l’échelle à laquelle on regarde.

Tension 3 : Hypersensibilité contre recherche de stimulation

Certaines personnes autistes cherchent à réduire des stimulations qu’elles vivent comme envahissantes ; le TDAH peut parallèlement s’accompagner d’une recherche de stimulation. Chez une même personne, les besoins peuvent donc varier selon le contexte et le moment : vouloir du calme… puis mettre de la musique dans son casque.

Tension 4 : Le masquage qui s’épuise plus vite

Le masking, ou camouflage social, peut être coûteux pour de nombreuses personnes autistes. Quand s’y ajoutent des manifestations du TDAH, impulsivité à contenir, attention à soutenir, agitation à masquer, la charge ressentie peut encore augmenter. Les travaux sur le camouflage autistique documentent son association avec une moins bonne santé mentale ; en revanche, les données restent insuffisantes pour affirmer que le burn-out est systématiquement plus fréquent ou plus précoce chez les personnes AuDHD.

Partie 3 : Vivre avec AuDHD, 10 pistes concrètes

Après le diagnostic, le tableau clinique, vient le temps des conseils. Les voici, dans l’ordre non hiérarchique.

Conseil 1 : Accepter le paradoxe, pas le résoudre

La plus grande source de souffrance dans l’AuDHD, c’est la tentation permanente de choisir un camp. Autiste aujourd’hui ? TDAH demain ? La réalité est qu’on peut être les deux en même temps. Accepter cette dualité plutôt que de chercher à la réparer peut libérer de l’énergie.

Conseil 2 : Méfiance envers les plannings rigides

Privilégier les systèmes flexibles : to-do list à trois items maximum, rotations de tâches courtes, et surtout tolérer qu’on n’en accomplisse pas la totalité sans transformer cela en échec.

Conseil 3 : Identifier vos hyperfocus stratégiques

L’hyperfocus peut devenir une ressource lorsqu’il est orienté vers des projets professionnels ou personnels importants. Les fonctions exécutives peuvent également être soutenues par des adaptations concrètes et, lorsque cela est pertinent, par un accompagnement ergothérapique.

Conseil 4 : Examiner les deux dimensions

Si vous avez un diagnostic d’autisme et que vous vous posez la question du TDAH, ou l’inverse, il peut être utile de faire examiner les deux dimensions plutôt que de tout attribuer au premier diagnostic. Le DSM-5 permet leur diagnostic conjoint.

Conseil 5 : La médication stimulante, au cas par cas

Le méthylphénidate et les autres traitements du TDAH peuvent être proposés lorsqu’un TDAH coexiste avec un TSA. Les recommandations NICE proposent les mêmes choix médicamenteux que pour les autres personnes avec TDAH, tout en préconisant une titration plus lente et une surveillance plus fréquente en présence d’un trouble neurodéveloppemental comme l’autisme. L’objectif est d’évaluer individuellement bénéfices, effets indésirables et retentissement fonctionnel avec le prescripteur.

Conseil 6 : Adapter son environnement aux deux profils

Ajustement Côté autisme Côté TDAH
Bureau Lumière tamisée, casque Mouvement, position debout, fidget
Notifications Off par défaut Urgentes uniquement, visuelles
Routine Cadre stable Variation dans le cadre
Agenda Visuel et détaillé Synthétique, couleurs, rotation

Conseil 7 : Le sport comme médiateur

L’activité physique a pris une place très concrète dans mon propre équilibre. Je n’ai jamais été aussi reposé que depuis que je fais environ une heure de sport tous les jours. Cela peut sembler paradoxal : je dépense davantage d’énergie physiquement, mais je récupère mieux et je ressens moins cette fatigue diffuse qui peut accompagner les journées très chargées sur le plan cognitif.

Je reviendrai d’ailleurs dans un article spécifique sur l’intérêt que peut avoir la musculation pour certaines personnes autistes : activité prévisible, progression mesurable, répétition des mouvements, possibilité de doser finement l’intensité et environnement que l’on peut en partie adapter. Il ne s’agit évidemment pas d’en faire une recette universelle : l’activité pertinente reste celle qui convient à la personne.

Conseil 8 : Ne pas confondre fatigue et rechute

Une journée difficile n’est pas forcément un burn-out. Une semaine difficile non plus. L’enjeu est plutôt d’observer une dégradation durable : récupération insuffisante, fatigue persistante, augmentation des difficultés exécutives ou perte de capacités habituelles. Si la fatigue est importante, nouvelle ou persistante, il faut aussi rechercher des causes médicales ou liées au sommeil.

Conseil 9 : S’appuyer sur les deux profils de forces

Les deux profils peuvent aussi s’accompagner de forces : expertise approfondie, attention au détail, créativité, associations rapides d’idées, capacité à investir fortement certains projets. Mais il n’existe pas un profil professionnel AuDHD unique. L’enjeu est plutôt d’identifier les conditions dans lesquelles ses propres forces deviennent réellement utilisables.

Conseil 10 : Construire son propre mode d’emploi

Au fil du temps, l’enjeu est surtout d’identifier ce qui fonctionne réellement pour soi, plutôt que de chercher une méthode valable pour tout le monde. Cela suppose d’observer ses propres déclencheurs, ses besoins de récupération, les conditions qui facilitent le démarrage d’une tâche, celles qui soutiennent l’attention et celles qui permettent de passer d’une activité à une autre sans s’épuiser. Ce mode d’emploi personnel peut évoluer avec le contexte, l’âge, le travail ou la fatigue. L’objectif n’est pas de tout contrôler, mais de mieux repérer les conditions dans lesquelles on fonctionne bien et de construire son environnement en conséquence.

Diagramme de Venn comparant les critères caractéristiques de l'autisme et du TDAH et leurs chevauchements cliniques possibles
Autisme et TDAH : critères distincts et chevauchements cliniques possibles. La zone centrale représente un chevauchement phénotypique et non des critères propres à l’AuDHD.

Conclusion

Le mot AuDHD est à la mode, et tant mieux si cette visibilité aide des personnes à mettre enfin des mots sur leur vécu. Au-delà de l’étiquette, l’intérêt est surtout de sortir du vieux cadre binaire « soit autiste, soit TDAH ». Les deux diagnostics peuvent coexister, et leurs manifestations peuvent parfois se renforcer, parfois se masquer, parfois entrer en tension.

Il ne s’agit donc pas de choisir entre les deux, mais de comprendre comment ils s’articulent chez une personne singulière, et quelles stratégies lui permettent d’avancer sans épuiser toutes ses ressources.

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